Avec Emmanuel Grenier – Directeur Exécutif E-commerce, Data & Transformation Digitale, Carrefour
Dans cet épisode d’AI Impact, Khémon Beh reçoit Emmanuel Grenier, Directeur Exécutif E-commerce, Data & Transformation Digitale du groupe Carrefour, ancien CEO de Cdiscount.
Un échange dense et très concret sur :
- La transformation d’un e-commerçant en entreprise technologique
- La digitalisation du magasin physique
- L’IA au service du P&L
- L’arrivée des agents, côté clients comme collaborateurs
- Le rôle stratégique des dirigeants dans l’adoption
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Ce qu’il faut retenir en 5 points
- 90 % du chiffre d’affaires du retail se fait encore en magasin.
- Dans le retail, l’IA doit impacter directement le P&L, sinon elle disparaît.
- Les agents vont transformer l’acte d’achat et le travail en entreprise.
- 80 % du travail agentique = processus. 20 % = technologie.
- L’adoption est une bataille stratégique pour la France et l’Europe.
1. La priorité du retail n’est pas le e-commerce. C’est le magasin.
“Même si le e-commerce fait la croissance, la priorité reste les magasins.”
Chez Carrefour, 90 % du chiffre d’affaires est réalisé en magasin.
Cela signifie que la transformation technologique ne peut pas se limiter au digital.
Digitaliser un site e-commerce est complexe.
Digitaliser un magasin physique est infiniment plus difficile :
- contraintes physiques
- exécution terrain
- hétérogénéité des équipes
- gestion des ruptures
- précision prix
- charge cognitive des collaborateurs
Le magasin, qui a peu évolué technologiquement en 40 ans (codes-barres, terminaux portables), est en train de franchir un saut majeur.
2. L’IA dans le retail : un levier direct de rentabilité
Dans un secteur à faible marge, chaque initiative doit démontrer un ROI clair.
“Faire de l’IA, ce n’est pas un jouet. On met de l’argent. Il faut un retour.”
Optimisation d’assortiment
Faut-il ajouter une référence supplémentaire en rayon ?
Va-t-elle créer du chiffre d’affaires ou cannibaliser l’existant ?
L’IA permet :
- d’analyser la cannibalisation
- d’optimiser magasin par magasin
- de localiser finement l’offre
Sans IA, la complexité combinatoire rend cela impossible à grande échelle.
Pricing : 95 % de réduction des incohérences
Au-delà de l’élasticité prix, l’IA permet de gérer :
- cohérence entre formats (250g vs 500g)
- positionnement MDD vs marques nationales
- alignement concurrentiel
- contraintes de gamme
Résultat : 95 % de réduction des erreurs structurelles.
Invisible pour le client.
Fondamental pour la crédibilité prix.
Catalogues promotionnels générés en 5 minutes
L’agent analyse les historiques et propose un catalogue complet en quelques minutes.
Taux de validation : 85 à 90 %.
Gain :
- réduction drastique du time-to-market
- plus de temps humain pour l’arbitrage stratégique
Décision d’ouverture de magasin : de 2 mois à 2 minutes
En croisant :
- démographie locale
- performances comparables
- environnement concurrentiel
- modélisation P&L
L’IA produit une synthèse factuelle en quelques minutes.
Elle ne décide pas.
Mais elle éclaire rapidement.
3. Computer vision : la révolution silencieuse du rayon
Grâce à des micro-caméras en étagère :
- détection automatique des ruptures
- vérification cohérence produit / étiquette / prix
- contrôle planogramme réel vs théorique
- reporting précis pour les industriels
Impact:
- excellence opérationnelle
- fiabilité prix
- réduction pertes
- amélioration expérience client
Le magasin devient instrumenté en continu.
4. Les agents : la prochaine révolution
Nous entrons dans la phase agentique de l’IA.
Agents côté client
Demain :
- panier généré automatiquement
- parcours magasin optimisé
- courses en 30 minutes
- arbitrages intelligents
- voire exécution complète de l’achat
Dans un monde où produits et prix sont proches,
le service devient le différenciateur majeur.
Agents côté collaborateurs
Cas concrets :
- relecture automatique de catalogues
- correction incohérences
- contrôle mentions légales
- détection anomalies comptables
- automatisation intelligente des remboursements
Mais point clé :
“80 % du travail, c’est le processus. 20 %, c’est la technologie.”
Sans processus clairs, un agent ne fonctionne pas.
5. L’avantage compétitif ne sera pas le modèle
Les LLM deviennent une commodité.
La différence se fera sur :
- qualité des données
- structuration des processus
- capacité d’exécution
- adoption organisationnelle
La culture retail — discipline, mesure, ROI — est un atout majeur.
6. Adoption : la vraie bataille stratégique
L’Europe a du retard technologique face aux États-Unis et à l’Asie.
Mais elle peut gagner la bataille de l’adoption.
Si les entreprises adoptent vite et massivement l’IA :
→ avantage compétitif national.
Sinon :
→ décrochage.
Et cela commence par les dirigeants.
7. Leadership et performance personnelle
Un dirigeant est un sportif de haut niveau.
Clés évoquées par Emmanuel Grenier :
- sommeil
- sport
- mobilité
- accompagnement par un coach
La performance durable est un système.
Lectures recommandées
- Réussir en équipe – fondateurs d’Aramis Group
- De la performance à l’excellence – Jim Collins
Conclusion
L’IA dans le retail n’est pas une expérimentation.
C’est une transformation industrielle.
Elle impacte :
- l’assortiment
- le pricing
- la promotion
- l’exécution magasin
- la finance
- le service client
Et désormais, l’agentique ouvre une nouvelle ère.
Transcript complet
Khémon :
Bonjour Emmanuel, merci d’être avec nous aujourd’hui.
Emmanuel
Bonjour Khémon, merci pour l’invitation.
Khémon :
Ton parcours est impressionnant : directeur e-commerce, transformation digitale et data du groupe Carrefour, après 15 ans à la tête de Cdiscount et un long parcours dans le groupe Casino.
Avant de parler IA et retail, petite question : qu’est-ce que tu voulais faire quand tu étais enfant ?
Emmanuel :
Je voulais être scientifique.
Je rêvais d’être astrophysicien.
Mais il fallait être très fort en mathématiques… et je n’étais pas suffisamment fort.
Je me suis donc orienté vers le commerce, un peu par défaut au départ.
Finalement, cela fait 30 ans que je suis dans le retail, et je suis passionné par ce secteur.
Khémon :
Chez Cdiscount, tu as piloté une transformation majeure : passer d’un e-commerçant à une entreprise technologique, avec marketplace, retail media, B2B tech…
Est-ce que cette transformation était une conviction dès le départ ?
Emmanuel :
Au début, l’enjeu était surtout de préserver l’ADN : prix bas, agressivité commerciale.
Cdiscount était leader en France.
Mais face à Amazon, nous avons rapidement compris qu’il fallait transformer le modèle économique.
La marketplace a été la première étape.
En 1P (first party), vous achetez, stockez et revendez.
Les marges sont faibles et les coûts importants.
En marketplace (3P), vous prélevez une commission avec très peu de coûts.
La marge EBITDA peut atteindre 10 %, ce qui est considérable en e-commerce.
Ensuite vient le retail media : monétiser l’audience.
Avec 15 à 18 millions de visiteurs uniques par mois, cela devient un levier stratégique.
Puis le B2B technologique avec Octopia.
Khémon :
À quel moment l’IA entre-t-elle réellement en production chez Cdiscount ?
Emmanuel :
2014–2015.
Ce n’était pas une mode, c’était une nécessité.
Le moteur de recherche devenait inefficace avec des millions de produits.
Nous avons développé nos propres algorithmes de machine learning pour optimiser les résultats.
C’était stratégique, donc développé en interne.
Sur les sujets cœur business, nous avons toujours privilégié le développement interne.
Khémon :
Aujourd’hui chez Carrefour, le défi d’échelle est encore plus grand.
Emmanuel :
Carrefour, c’est 90 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 7 pays, 500 000 collaborateurs.
90 % du chiffre d’affaires est réalisé en magasin.
Donc la priorité reste les magasins.
Digitaliser un site e-commerce est complexe.
Digitaliser des milliers de magasins physiques l’est encore davantage.
Khémon :
Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
Emmanuel :
Deux axes :
- Améliorer le parcours client
- Aider les collaborateurs
Exemple : le picking en magasin.
Un préparateur doit trouver 50 produits parmi 25 000 références.
Avec géolocalisation et outils digitaux, on réduit la charge cognitive et on améliore la productivité.
Même chose pour les clients : via l’application, on peut indiquer précisément où se trouve un produit.
Khémon :
Quels sont les cas d’usage IA les plus cœur business ?
Emmanuel :
Les fondamentaux du retail sont :
- L’assortiment
- Le prix
- La promotion
- La performance à l’achat
Sur l’assortiment :
L’IA permet d’optimiser magasin par magasin.
Exemple : dois-je mettre Perrier et Badoit ensemble ?
L’IA mesure la cannibalisation et la création réelle de valeur.
Avec 30 000 références par magasin et 1 500 magasins, cela représente des centaines de millions de combinaisons.
Impossible sans IA.
Sur le pricing :
L’IA gère les cohérences entre formats, marques nationales et MDD, positionnement concurrentiel.
Résultat : réduction de 95 % des incohérences structurelles.
Sur la promotion :
En donnant à l’IA l’historique des catalogues et des performances, elle propose un catalogue en 5 minutes.
Taux de validation : 85 à 90 %.
L’humain reste pour l’arbitrage final.
Khémon :
Comment mesurez-vous l’efficacité ?
Emmanuel :
Chaque projet doit démontrer un ROI clair.
Les data scientists proposent les modèles.
Les contrôleurs de gestion valident les gains.
Dans le retail, on ne peut pas se permettre d’investir sans retour mesurable.
Khémon :
Autres applications majeures ?
Emmanuel :
Ouverture de magasins :
Avant : 2 mois d’étude.
Aujourd’hui : 2 minutes.
L’IA croise démographie, performances comparables et concurrence, puis produit une note synthétique.
Computer vision :
Micro-caméras en rayon pour détecter :
- ruptures
- incohérences prix
- mauvaise exécution planogramme
Cela améliore la fiabilité, l’exécution et même la monétisation vis-à-vis des industriels.
Le magasin a peu évolué technologiquement en 40 ans.
Nous franchissons aujourd’hui un cap majeur.
Khémon :
Et les agents ?
Emmanuel :
Nous entrons dans la troisième phase : l’agentique.
Agents côté client :
Panier optimisé automatiquement, parcours magasin optimisé, réduction du temps de courses.
Agents côté collaborateurs :
Relecture automatique de catalogues.
Détection d’anomalies comptables.
Automatisation intelligente des remboursements.
Mais attention : les agents ne sont pas magiques.
Si vous embauchez quelqu’un sans lui expliquer les règles, il ne saura rien faire.
C’est pareil pour un agent.
80 % du travail est la formalisation des processus.
20 % est technologique.
Les modèles deviendront des commodités.
La différence se fera sur :
- qualité des données
- clarté des processus
Khémon :
Un message pour les dirigeants ?
Emmanuel :
C’est une révolution.
La France a peut-être du retard technologique, mais elle peut gagner la bataille de l’adoption.
Si toutes les entreprises adoptent massivement l’IA, nous deviendrons ultra compétitifs.
Cela doit partir du dirigeant.
Allez vite.
Échouez vite.
Puis allez vite sans échouer, car vous aurez appris.
Khémon :
Des recommandations de lecture ?
Emmanuel :
“Réussir en équipe” — fondateurs d’Aramis
“De la performance à l’excellence” — Jim Collins
Khémon :
Et tes habitudes personnelles ?
Emmanuel :
Un dirigeant est un sportif de haut niveau.
Sommeil.
Sport.
Mobilité.
Coaching.
Sans aide extérieure, on ne progresse pas.
Khémon :
Merci beaucoup Emmanuel.
Fin de l’épisode.
Si cet épisode vous a plu, n’hésitez pas à laisser 5 étoiles, commenter et partager.
On se retrouve très vite pour un nouvel épisode d’AI Impact.
Restez curieux.
Restez lucides.
Et mettez l’IA au service de vos projets.



